« No more troops in Afghanistan! »

Je suis réalisatrice de documentaires. J’ai pris contact avec Sabrina après avoir découvert son blog sur le site de Télérama. Comme elle, j’habite près du square Villemin. Comme elle, la présence de réfugiés sans toit dans le quartier me hante, surtout le soir, quand je rentre tard et les croise blottis sous leurs couvertures au pied des immeubles du canal. Elle me hante d’autant plus, qu’elle me rappelle Sangatte. je suis allée là-bas en 2000. Ce voyage fut un véritable choc, un moment aussi bouleversant, qu’éprouvant. Jamais je ne pourrais oublier ce hangar glacial, balayé par les vents, perdu au milieu des dunes.

J’étais arrivée dans la région tôt le matin. La brume recouvrait la route. Sur trajet qui menait au hangar de la Croix rouge, je croisais des familles entières afghanes, kurdes, iraniennes, marchant au bord de la route. Leur présence dans la blancheur matinale du Calaisis me semblait irréelle. J’arrêtais ma voiture pour monter un père, une mère et leurs deux fillettes. Ils arrivaient d’Iran après un périple de plusieurs mois. Ils étaient exténués, effrayés. Le passeur les avait laissés à quelques kilomètres de là. La mère pleurait. Elle venait d’apprendre que cet homme leur avait menti. Ils n’étaient pas en Angleterre. Son désespoir était terrible. Arrivée au hangar, mon regard fut happé par la présence surprenante, surréaliste, d’un homme en costume-cravate, trainant derrière lui une valise à roulettes. Il arrivait du sud de l’Afrique, me dit-il. Seules ses chaussures le trahissaient, disaient les milliers de kilomètres parcourus. Son regard aussi. Ses yeux hallucinés, injectés de sang en disaient long sur son épuisement, sur sa souffrance. Dans l’après-midi, en me promenant sur la plage, je rencontrais un jeune Afghan. Il regardait l’horizon. Il avait fait le voyage seul pour rejoindre sa sœur qui habitait en Angleterre. Le soir, à la nuit tombante, comme les autres, il avait quitté le centre pour essayer de se faufiler sous la bâche d’un camion. Je l’avais vu s’éloigner en chantant, dans la lumière somptueuse du soleil couchant.

Jeudi, Sabrina m’a présenté Mohamed, le cinéaste afghan. il nous aprend qu’il a emmené avec lui l’un de ses films et accepte de nous le prêter. Je découvre un court métrage d’une surprenante maitrise. L’image est magnifique, le récit poignant. Je pense immédiatement aux maîtres iraniens, Kiarostami, Makhmalbaf. (Le film sera bientôt en ligne sur le site). Le lendemain, il me raconte qu’il est autodidacte, fou de cinéma.  il me parle de Robert Bresson ! Ca me sidère. Il commence bientôt le tournage d’un documentaire sur ses compatriotes du square Villemin. J’ai hâte de voir les premières images.

Samedi, je décide d’accompagner Mohamed à la distribution de « La chorba pour tous ». Sur le chemin, tout à coup, il me demande : « What do you think about NATO troops in Afghanistan » ? C’était la première fois qu’il me posait une question. A l’intensité de son regard, je comprends que ce n’est pas une question en l’air, pour meubler la conversation. La situation politique du pays, sa situation de guerre, l’obsède et le rend fou. Il ne supporte pas de voir des troupes étrangères occuper son pays. Avec ses quelques mots d’anglais, il parvient à me dire son aversion pour la mission « civilisatrice » entreprise par l’Amérique et l’Europe dans son pays. « La démocratie ok, mais on n’a besoin de personne. Les talibans sont mauvais ok, on n’en veut pas. Mais on ne veut pas non plus de l’OTAN ». Lui toujours si calme, je le sens bouillir intérieurement.

A « la chorba pour tous », sous le métro aérien, entre Barbès et La chapelle, un homme aux cheveux grisonnant s’approche de nous avec un regard intense et un sourire lumineux. Il est plus âgé que les autres réfugiés que j’ai pu croiser. Je sens qu’il a envie de nous parler mais ne maitrise ni l’anglais ni le français. « Nos moudjahidines sont là », déplore Mohamed en regardant cet homme, « nos combattants pour la liberté, nos héros sont sous le métro parisien. « Avec la guerre qui continue, voilà le sort réservé aux hommes et aux femmes de mon pays, héros compris: l’exil ».

Elisabeth Jonniaux

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2 Commentaires

Classé dans contributeurs inspirés, les Parisiens et les exilés

2 réponses à “« No more troops in Afghanistan! »

  1. Entraide

    Bonjour,

    Je traîne souvent dans le quartier de Stalingrad où il y a également la distribution des soupes populaires, sans pour autant avoir eu l’occasion de rentrer en contact avec ces immigrés, je vous suis reconnaissant de dévoiler ces choses qu’on ne veut ou surtout n’ose pas voir.
    Je me questionnais sur le dessein de rapporter et faire un feuilleton sur le destin froissé de ces réfugiés, sinon aider ou même forcer les choses, repousser les peurs, aider et entrer en relation avec eux, à quoi est-il promis?

    Les sujets des artistes semblent pointer du doigt le quotidien de ces hommes comme le film « Eden à l’Ouest » de Costas Gavras à paraitre le 11 février. Les circonstances semblent providentielles ou arrogantes, au cinéma Mk2 à quelques pas du rassemblement des reclus des sociétés la grande affiche du film vient leur rire au nez.
    Alors voilà c’est bien beau et bon de parler, romancer, ou filmer ces histoires mais il est bon d’agir et de mettre ses mains à l’ouvrage; ayant travaillé sur ce film, qui retrace le parcours éprouvant d’un homme apatride, s’il est dans ma possibilité de pouvoir mettre en relation Mohamed avec l’équipe de production ou réalisation du film, je le ferais.
    Ca a tout l’air d’un acte isolé comme les associations les craignent mais il me semble que le partage, la transmission et l’entraide font partie des principes qui ont poussé journalistes, documentaristes, scénaristes, bénévoles à s’engager dans ces domaines.
    J’attends de vos nouvelles, continuez votre travail.
    Bonne journée

  2. sangatteaparis

    merci pour votre message et pour votre idée. Je peux bien entendu vous mettre en relation avec Mohamed. Et surtout je vous invite à venir samedi 7 février, entre 17h et 18h sur le parvis de l’église de la gare de l’Est, où se tiendra « un cercle de silence ». Pour plus d’information sur cette manifestation vous pouvez aller sur le site du collectif de soutien aux exilés du 10e. A bientôt !

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