Archives mensuelles : décembre 2008

Pour dormir au chaud, c’est le loto

Une habitante de Belleville, d’une cinquantaine d’années, nous a rejoint. Elle parle avec ceux qui se débrouillent un peu en anglais. A peine deux d’entre eux en fait. Que vient-elle faire là ? Rien, à part leur parler, ce qui dans la situation n’est pas rien. « Nous sommes des citoyens aux mains nus » me confirme Jean-Michel. Mais avec du cœur ! L’habitante vient de sortir de son sac une doudoune verte « à plume d’oie quand même ». Le cinéaste que j’avais rencontré à la soupe populaire de l’Armée du salut est là et c’est à lui qu’elle la propose, tant sa veste, manifestement printanière, n’est ni chaude, ni imperméable. La doudoune est trop petite pour lui. Les manches ne vont pas jusqu’au poignée. Avec son écharpe violette et la doudoune vert pomme trop courte, il est un peu ridicule. Mais il l’a remercie gentiment. Plusieurs fois même. Les autres n’arrêtent pas de faire des commentaires, mais ça n’a pas l’air méchant. Le look, c’est important quand on bouge, ils sont bien placés pour le savoir. La preuve, quelques minutes après, je vois que le cinéaste a fourgué la doudoune à un autre… L’habitante relance Jean-Michel pour savoir comment aider ces jeunes. Elle veut les accompagner à la préfecture, ou dans les vestiaires associatifs pour qu’ils soient mieux traités. Jean-Michel l’a prévient que les associations ont leur propre organisation et que ce ne sera pas forcément bien vu si elle débarque comme ça, sans crier gare.

Olivier Jobard

photo : Olivier Jobard/MDM/SIPA

Il est 20h45 et sur la place du Colonel Fabien, juste à côté des magasins Picard, des bus, au joli nom d’ « Atlas » mènent les SDF et autres errants vers « la Boulangerie », un centre d’hébergement d’urgence qui se trouve vers la Porte de Saint-Ouen. Au « camp », comme l’appellent les exilés. Ce soir, à quelques jours de Noël, il y a trois bus qui partent à peu près à 30 minutes d’intervalles. Le premier, m’explique Jean-Michel, ne prend que les SDF classiques, ensuite c’est pour les exilés. Quand nous arrivons, le deuxième bus de 50 places est prêt à partir. Il y a encore une trentaine d’exilés qui attendent. Un type, debout sur le marchepied, une fiche à la main fait l’appel. Seuls ceux qui se sont enregistrés la veille peuvent espérer être logés au chaud ce soir. « Ali ! » grogne-t-il. Quatre ou cinq mains se lèvent. Alors il grogne de plus belle et s’ensuit une discussion qui n’a pas l’air très sympathique mais qui en fait sourire plus d’un. Et après une petite bousculade, quand l’un d’entre eux finit par rentrée dedans, c’est la fête à l’intérieur du bus. « Amir ! » reprend le grand type sa fiche à la main. Quatre mains cette fois-ci… Un grand cirque, oui, on peut le dire. Le bus plein comme un œuf finit par partir.

 

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Un Afghan de 10 ans dort dans le jardin

Olivier Jobard

Olivier Jobard/MDM/SIPA

La maraude avec Jean-Michel se poursuit à la soupe populaire du Resto du cœur, place Verdun, entre la gare de l’Est et le jardin Villemin. Là aussi, dans la pénombre, l’ambiance est plutôt apaisée. Il y a des vieux, quelques personnes amochées, et puis un couple que je remarque parce qu’ils se mettent à l’écart et sont habillés en veste et gants en simili cuir. Ils ont honte d’être là et en même temps leurs regards par en-dessous expriment du mépris pour ceux qui les entourent. Et bien sûr, il y a pas mal d’exilés. Parmi les bénévoles qui servent à manger (ce soir, c’est hachi parmentier), il y a deux femmes de la quarantaine, résolument apprêtées pour un dimanche soir de décembre, en jupes et boucles d’oreilles, l’une d’entre elles est même joliment maquillée. Nous rencontrons aussi une bénévole irlandaise qui parle farsi. Comme Jean-Michel, elle a l’air très à l’aise avec les jeunes exilés. Depuis un moment, ces deux-là sont en ébullition. Ils viennent de repérer des jeunes mineurs parmi les exilés. L’un d’entre eux a dix ans, un autre en a douze. D’après Jean-Michel, ils ne sont pas accompagnés. Ni une ni deux, il sort des dossiers de sa sacoche : ce sont des documents écrits en farsi qui expliquent leurs droits en France. Mais en attendant que les dispositifs pour mineurs isolés fonctionnent (ce qui peut prendre plusieurs jours), ce soir avec un groupe d’exilés, ils vont sauter par-dessus la grille du jardin Villemin (celui qui longe le Canal Saint-Martin) pour dormir sous le kiosque. Celui qui a dix ans a une épaisse doudoune rouge et à l’air costaud… mais quand même, c’est un peu jeune pour dormir dehors à Paris à la mi-décembre, non ? 

 

 Un Afghan de 18 ans, beau comme un soleil, se rapproche de moi, il parle un peu anglais et a très envie de me parler. Ces grands yeux noirs ont envie de dire plein de chose aussi. « J’ai déjà dépensé 10 000 euros pour venir jusqu’ici… J’ai travaillé en Espagne, je cueillais des oranges et puis j’ai aussi distribué des tracts dans la rue pour des restaurants. Mais l’Espagne ce n’est pas bien, les gens sont malhonnêtes, à plusieurs reprises les patrons m’ont fait travaillé et puis après ils n’ont pas voulu me payer. Je me suis même fait voler mon argent par des jeunes voyous. Là j’en ai eu vraiment marre, j’ai repris la route… » Il dort depuis une semaine dans le jardin, il me dit que ça va, qu’il est content. Je lui demande s’il compte rester à Paris. « Oh oui, Paris, c’est très beau et les gens sont très gentils, le seul problème c’est qu’il n’y a pas de travail ici. Je vais essayer plutôt la Norvège ». Comme s’il me parlait de la porte d’à côté. Et en me regardant bien droit dans les yeux, il m’assure qu’il peut tout faire : du ménage, de la peinture, du bricolage. « I can do everything ». Je suis désolée, je lui explique que je ne peux rien pour lui. Il me sourit et me dit que c’est ok. Il espère juste me revoir demain.

 

Pendant que nous parlons, j’entends un gros boum derrière moi comme un arbre qui vient de tomber par terre. Je me retourne et je vois un homme noir, emmitouflé dans un manteau en laine et une grosse écharpe, à terre. Il était en train de manger et vlan, il est tombé dans les pommes. Tout le monde s’arrête pour voir, mais à part moi, personne ne semble paniquer, pourtant du sang coule de sa tête. Vite, les bénévoles du Resto du Cœur accourent, ils essayent de le soulever, impossible. Dix minutes plus tard, les pompiers sont là, l’enveloppent d’une couverture en aluminium, lui posent un bandage autour de la tête et l’emmènent sur une civière. Depuis un moment, seules quelques personnes regardent encore la scène. J’ai l’estomac dans les tallons, mais visiblement ça n’a coupé l’appétit à personne ici. Presque un épiphénomène…

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A la Chorba pour tous, avec les clochards

A100 mètres de l’Armée du salut, toujours sous le métro aérien, il y a la distribution de « La Chorba pour tous ». « Tu vas voir, c’est très différent ici, c’est beaucoup plus calme » me prévient Jean-Michel. Ici, on distribue des couscous chauds sur place dans des grands bols en plastique. Le petit attroupement qui stationne devant la camionnette de l‘Armée du Salut a elle aussi migré. « Ils gardent le sac de l’Armée du salut pour demain et mangent le repas chaud tout de suite ». Pendant que les bénévoles remplissent les bols posés en rangée serrée sur quelques tables, les gens attendent à deux mètres de leur festin (je ne sais pas si c’est bon, mais la taille du morceau de viande est honorable).
Un jeune exilé, plutôt bien sapé, le foulard palestinien autour du cou, se rapproche de nous et demande en anglais à Jean-Michel quelles sont les démarches à suivre pour entrer dans la légion française. Je suis étonnée mais pas Jean-Michel car, m’explique-t-il, la question lui est régulièrement posée. La réponse est toujours la même : niet ! Ce réfugié comme la plupart de ceux qui se trouvent dans ces circuits, n’a pas de passeport, l’armée ne peut pas examiner sa demande. Le jeune insiste, il veut savoir s’il n’y a pas de recours possibles, une procédure spéciale… « Et puis tu sais, tu viens d’un pays en guerre où de surcroît la France intervient militairement, tout ça fait que l’armée n’a pas vraiment envie de recruter des gens comme toi… » Il baisse la tête, il a compris. Il est terriblement déçu.  
La distribution a commencé, c’est vrai, dans un calme étonnant. Un exilé me propose gentiment de goûter son couscous. Une femme, la soixantaine, en jogging basket, quelques mèches grises et sales s’échappant de son bonnet en laine, s’agite dans tous les sens avec son assiette dans le creux de la main. Je l’avais déjà remarquée à l’Armée du salut en train de s’affairer pour échanger des boîtes de conserve. Finalement, au milieu de tous, elle s’accroupit pour manger à son aise. Son morceau de viande à la main, elle l’arrache à pleine dent. La vision n’est pas très ragoutante. Face à elle, la coupe gominé et habillé street wear, l’exilé qui m’avait proposée de manger un peu de son couscous, la regarde gêné d’assister à cette misère, entre dégoût et étonnement. Je repense à ce que Jean-Pierre m’avait dit : « Les jeunes afghans qui débarquent à Paris sont un peu furax d’être mélangés avec les clochards. Eux, ne sont pas du tout désocialisés, ils viennent réaliser un rêve ici. Dès qu’ils débarquent à Paris, ils vont chez le coiffeur et se pressent d’aller prendre une photo devant la tour Eiffel… »
Olivier Jobard

Photo : Olivier Jobard/MDM/SIPA

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A l’armée du salut, les exilés ont leur file

A intervalles réguliers, sans aucune précipitation, des exilés viennent vers Jean-Michel le saluer ou lui parler. Tous me serrent la main en me regardant bien droit dans les yeux. Ils sont très jeunes (souvent très beaux) et très souriants. Les échanges durent quatre/cinq minutes. Certains demandent à Jean-Michel des duvets parce qu’ils se préparent à passer la nuit dehors, d’autres viennent faire le point sur leur dossier de demande d’asile. Et oui !, même si les politiques passent leur temps à nous expliquer que nous ne pouvons rien faire pour ces réfugiés parce qu’ils ne rêvent que d’aller en Angleterre, il suffit de passer une demi-heure avec eux pour se rendre compte que c’est faux. LA PLUPART DE CES EXILES AIMERAIENT BIEN DEPOSER UN DOSSIER DE DEMANDE D’ASILE EN FRANCE !!!  Jean-Michel me présente Ali, un Afghan de 19 ans qui parle anglais. Comme c’est finalement assez rare et qu’il a l’air tout à fait disposé à me parler (il a le regard vif de ceux qui savent d’un coup d’œil si la route à faire ensemble est bonne) je prends rendez-vous avec lui pour le lendemain 9h00 devant le centre d’accueil de jour qui fait office de café le matin pour les exilés afghans de la Gare de l’Est. Il me montre aussi de loin un cinéaste venu de Kaboul pour un festival en Italie et qui a finalement décidé de prendre la route. Il a une écharpe violette, une fine veste en toile beige et un petit sac à dos. Je me rapproche de lui pour le saluer. Il est très doux, l’air presque gamin. Il a moins de 30 ans et des yeux grands ouverts sur le monde comme s’il était lui-même encore étonné d’être arrivé là. Dommage, il ne parle presque pas anglais. Il me donne quand même son email. Et me promet de trouver quelqu’un pour la traduction.

Olivier Jobard

photo : Olivier Jobard/MDM/SIPA

Les bénévoles, engoncés dans des vestes jaunes fluo (celles qui sont obligatoires quand il y a un accident de la route !) du haut de la camionnette distribuent à la chaîne des petits sacs de provisions. En bas, du côté droit, un molosse, dont le brassard rappelle utilement son statut de « bénévole » demande aux gens à rester en file indienne derrière la balustrade et surtout de ne pas traîner. J’imagine qu’il est là aussi pour s’assurer que les personnes ne passent pas plusieurs fois récupérer le petit sac, composé d’un bout de pain, d’une petite bouteille d’eau, d’une boîte de salade au thon et d’un yaourt au chocolat. Au bout de cinq minutes, c’est à la file de l’autre côté de la camionnette de passer. Et pareil, là encore il faut vite, prendre son sac et déguerpir. Au bout d’un moment, je remarque que de ce côté-là, il n’y a que des exilés et que le « bénévole » s’applique à les mettre dans le rang ou à les en faire sortir de façon, disons, musclé.

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Le Paris des pauvres de chez pauvres

Olivier Jobard

photo : Olivier Jobard/MDM/SIPA

Un dimanche soir de décembre, Jean-Michel Centres du collectif de soutien aux exilés du 10e me donne rendez-vous à la « soupe populaire » sous le métro aérien à Barbès, à côté de l’hôpital Lariboisière. A 18h30, il fait nuit, ça caille, et Paris est moche. En sortant du métro, comme je ne sais pas exactement où se trouve la soupe de l’Armée du Salut, je décide de suivre deux types les épaules rentrées en dedans, tout juste couverts par des vestes légères, qui longent le boulevard du côté opposé aux commerces illuminées pour Noël. Là où les voitures ne laissent aux piétons qu’un trottoir étroit et laissent surtout en paix ceux qui veulent pisser à l’oeil. Je les suis de loin, sûre d’arriver à bon port, quelques vielles boîtes de conserves rouillées sur la chaussée me confirment que l’on se rapproche. Une vieille maghrébine tirant un caddie presse le pas, elle salue deux types d’une trentaine d’années. « C’est bon… ils sont là ? » Les deux types hochent la tête et lui répondent en arabe. J’avance vers la source lumineuse et au fur et à mesure je vois apparaître le Paris des pauvres de chez pauvres. Beaucoup plus de femmes que j’imaginais, quelques enfants, des gens de l’Est, et surtout beaucoup de Maghrébins (je ne sais pas si c’est le quartier qui fait ça ?) Les gens se saluent, j’en vois certains qui s’échangent des boîtes de conserve, l’ambiance est étrangement sereine. Je retrouve Jean-Michel. Je ne sais pas quel est son secret, mais il est vraiment étonnant ce type : toujours calme et posé. Rien n’a jamais l’air de l’excéder. Par contre, ses yeux sont d’une agilité de sioux, il ne loupe aucun mouvement. Il est justement là pour ça : il maraude tous les soirs pour rencontrer les exilés, répondre à leurs questions (il se débrouille en farsi, la langue parlée en Iran et aussi en Afghanistan) et voir si tout se passe bien pour eux. Sous le métro, l’éclairage est faible, comme pour amortir la cruauté de la réalité. Le camion de l’Armée du salut, avec son puissant néon à la lumière blanche a du coup un effet glaçant.

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Mais que font-ils dans la rue ?

Mais alors qui sont ces jeunes exilés au bord du Canal ? Avant de les aborder directement, je commence par prendre contact avec le collectif de soutien aux exilés du 10e arrondissement de Paris (http://nova.exiles10.org/). Je suis reçue par Jean-Pierre Alaux, au Gisti. Avec son pull en laine défraîchie, ses cheveux gris et ses lunettes sur le bout du nez, il a l’air épuisé. « C’est vrai, je le suis. Nous ne savons plus quoi faire, ni revendiquer. Nous sommes dans le même état que les exilés : nous sommes écrasés par la machine administrative et politique européenne ».  Jean-Pierre est un des piliers de ce réseau de solidarité créé par une poignée de militants au printemps 2003, quelques mois après la fermeture de Sangatte. Le fameux hangar géré par la Croix Rouge qui abritait les « clandestins »  à quelques kilomètres de Calais, que le ministre de l’intérieur Sarkozy a fait fermer en décembre 2002 pour étouffer « l’appel d’air ».

 

« Personnellement, je m’y attendais, me dit Jean-Pierre, je savais que la fermeture de Sangatte allait essaimer ». Sur le bureau, le rapport associatif sur « les jungles dans le Pas de Calais » auquel il a participé. Tout en parlant, il jette des coups d’œil vers le rapport. Il souffle. A le voir, pas de doute, la situation est critique. La traque policière, les forêts dans lesquels ils sont obligés de se cacher…

 

Mais alors, d’où viennent-ils, ceux du Canal .? « Ce sont des Afghans, ou parfois des Iraniens, des Pakistanais dont les parents sont des vieux réfugiés Afghans… La situation est tellement tendue dans la région que les familles en danger envoient les jeunes parmi les plus malins sur les routes de l’Ouest. En Iran, ils expulsent 1000 Afghans par jour en moyenne avec une violence inouïe. Ils sont raflés, mis dans des camps et sans jugement, ni rien, ils sont expulsés vers l’Afghanistan. C’est justement dans ces camps que les talibans recrutent… Certains veulent aller en Angleterre pour des raisons linguistiques. Mais soyons clair, ce n’est pas la raison principale : la plupart ne parle pas de langue étrangère. » En fait, si beaucoup d’entre eux veulent aller en Angleterre, c’est parce que le travail illégal  y est plus facile. Mais d’après lui, la Grande-Bretagne n’est pas leur seule destination… Arrivés à Paris nombreux sont ceux qui voudraient y rester ou qui visent la Norvège et la Suède, voire la Suisse… Le quartier de la Gare de l’Est est aussi un point de ralliement (un carrefour) où certains viennent « se reposer » après avoir errés dans les « jungles » du Pas-de-Calais et loupés leur passage vers l’Angleterre. 

olivier Jobard

photo : olivier Jobard/MDM/SIPA

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